2016 : «Vers l’Europe»

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Heike Fiedler

ici: Europe

«La disparition» est un roman dans lequel la lettre e ne figure pas. Après la première disparition d’un pays en tant qu’état membre de l’Union Européenne, je m’imagine d’ôter la lettre e à l’Europe. Je pourrais ôter toutes ses lettres, mais cela ne changera rien au fait que l’Europe existe bel et bien, donc je n’y enlève rien et je pense à ce que j’aime et à ce que je n’aime pas dans cette Europe en mouvement, en transformation, en évolution. Une entité-réalité qui se pense et repense constamment. Penser autrement, non pas en termes d’argent, d’exclusion, d’une nouvelle course à l’armement. À peine les dépenses militaires réduites, voilà qu’on signe un accord de partenariat entre UE et l’Otan pour les augmenter à nouveau au nom d’une défense qu’on veut nous faire croire être devenue plus impérative que jamais. À peine les frontières ont été abolies, à peine le mur de Berlin est tombé, qu’on retrace et reconstruit, qu’on déplace les frontières, du centre à la périphérie, plus loin de nos yeux. La Guerre Froide n’a jamais été terminée.

Ces points, inséparables de l’accueil désastreux de réfugié.e.s, des restrictions concernant le droit à l’asile, de la montée de droite dans beaucoup trop de pays, de la focalisation sur les questions financières sont fort inquiétants. Toutefois, j’aime la richesse. Ou plutôt les autres richesses de l’Europe au sens large, de l’Union Européenne politiquement parlant, par exemple la défense du plurilinguisme. Protéger les langues, oui, protéger surtout les gens qui les parlent, n’importe la langue parlée, que la personne soit Européenne ou pas. La reconnaissance de la richesse linguistique d’une région, d’un pays, d’un continent fait partie du processus de la reconnaissance de l’autre, du processus de démocratisation.

Pour revenir à Perec, l’auteur de «La disparition»: ôter le e à Europe n’est pas la même chose que de l’ôter au mot Europa. Soit on obtient Urop, ce qui est à peine un onomatopée, ou alors, dans le deuxième cas de figure, on obtient Uropa, c.a.d. l’expression familière de ‹Urgroßvater›, qui veut dire en français arrière-grand-père. La génération des arrière-grands-pères de mes filles s’opposait encore au vote des femmes, à leur participation à la vie politique, surtout en Suisse, on le sait. D’accord, cela n’a pas grand chose à faire avec l’Europe et de toute manière, cela appartient au passé. Puisque de manière globale, je veux penser en termes de progrès et non pas de régression, je constate que l’Europe, l’Union Européenne, est quand même un peu progressiste au niveau du plurilinguisme et donc de la défense de la pluri-culturalité qui l’habite (un aspect que j’adore à Genève) ou encore au niveau de la défense de l'égalité entre hommes et femmes ou «de la reconnaissance mutuelle du mariage homosexuel sur l'ensemble du territoire européen. La législation européenne pourrait ainsi évoluer.»

Évoluer, au lieu de nous (r)enfermer dans les nationalismes, dans une politique d’isolement, au lieu de (re)fermer les frontières, au lieu de cibler uniquement les discours financiers, économiques et/ou militaires qui malheureusement dominent au sein même de l’UE, selon une perception de gagnant/perdant, comme la crise grecque l’a montré récemment.

S’impliquer, s’intéresser davantage en tant que citoyen.ne.s de ce continent. Œuvrer ensemble dans une perspective d’ouverture. Discuter, échanger, multiplier les mouvements qui s’opposent à l’instrumentalisation de l’Europe. Faire des faux pas peut-être, s’encoubler, puis remarcher, aller contrer l’ombre de plus en plus grand de l’extrême droite où qu’elle émerge. Éviter aussi de tomber dans le piège de Eurocentrisme, essayer de voir au-delà de son propre nombril, comme on le fait, depuis peu, dans les réflexions qui portent sur le féminisme postcolonial, par exemple.

Et rediscuter l’adhésion de la Suisse à l’Europe. À ce jour, sa non-appartenance ne nous a pas épargnées des dérives que nous préférerons ne pas voir, ni ici, ni en Europe, ni ailleurs. Et puisque j’ai deux passeports, je ne suis pas mécontente de pouvoir participer aux élections européennes en 2019 qui nous concernent de toute manière, qu’on le veuille ou non.



Heike Fiedler (D/CH), écrivaine, poétesse sonore et visuelle, performe ses lectures depuis une quinzaine d'années à travers le monde. Publications écrites: "langues de meehr", "Sie will mehr", edition spoken script; "Mondes d'enfa()ce", Editions Zoé.

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