2016 : «Vers l’Europe»

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Silvia Ricci Lempen

Ragazza dell’Europa

En un certain sens, je veux consacrer ma vie à devenir européenne.

Oups, c’est moi qui ai écrit ça ? Oui, c’est moi qui ai écrit ça, le 28 octobre 1973, dans le journal intime que je tenais alors. J’allais avoir vingt-deux ans et les circonstances de la vie m’avaient amenée à habiter à Strasbourg. Je cherchais du travail – mon premier job ! –  et je  rêvais de me faire engager au Conseil de l’Europe. Ce qui finit du reste par arriver : quelques mois après, j’allais décrocher un emploi dans cette mirifique institution, doté d’un salaire qui me paraissait faramineux mais dans un domaine auquel je ne connaissais strictement rien. Le Palais de l’Europe n’ayant pas encore été construit,  la division où je travaillais campait mélancoliquement dans des bâtiments préfabriqués sur la rive du canal de la Marne au Rhin. 

En attendant, donc, pour me préparer, je dévorais par kilos du papier imprimé bleu à étoiles dorées, d’où émanaient des messages enthousiasmants, surtout pour une toute jeune licenciée en philo ayant une forte propension à l’exaltation ; j’absorbais ces messages comme une éponge et j’en faisais la matière de mon destin (ou plutôt, de mon Destin). L’Europe, c’est le premier nœud à serrer, le premier foyer d’unité à allumer, le premier noyau qu’il nous appartient de construire dans l’édification d’un monde bla bla bla, ça continue comme ça sur plusieurs pages. Je me voyais jouer un rôle déterminant dans la transformation de cette Europe née au lendemain de la guerre d’un choix politique et économique élémentaire….en quoi ?Bien entendu, en une entité spirituelle. 

Moins pompeusement et moins naïvement, je me posais aussi des questions sur la prétention des pays membres du Conseil de l’Europe de l’époque à incarner la démocratie, et je suis assez troublée, en me relisant, d’avoir écrit ceci : Chaque individu honnête devrait admettre que la France ou l’Allemagne ne se différencient de la Tchécoslovaquie ou de la Grèce que par un moindre degré d’imperfection, l’écart fût-il énorme, et non certes comme le bien s’oppose au mal.

Plus de quatre décennies ont passé, et l’idéal européen (celui de Strasbourg comme celui de Bruxelles, que j’aurais pu m’approprier en tant que binationale suisse et italienne) a occupé de moins en moins de place dans mon destin (lequel, l’existence humaine étant ce qu’elle est, s’est progressivement dépouillé de sa majuscule). Pire, l’Europe – au sens large, celle dont la Suisse fait également partie – ne m’évoque plus aujourd’hui qu’une malade psychotique embastillée dans un univers mental incohérent, gravement atteinte aussi bien dans sa conscience de soi que dans sa capacité à se représenter lucidement la réalité. Il n’y a plus de colonels en Grèce et le Mur de Berlin est tombé, mais nous sommes en train d’échouer lamentablement face au nouveau défi démocratique qui se pose à nous au XXIe siècle, celui de la solidarité avec «le reste» d’un monde désormais entièrement placé à l’enseigne de l’interdépendance. Si nous voulions vraiment préserver nos fameuses «valeurs», nous devrions commencer par comprendre et accepter que notre avenir à nous, c’est aussi, indissociablement, l’avenir des autres. Maman, c’est loin l’Europe ? Tais-toi et nage.

De temps en temps, il m’arrive quand même de glisser dans le lecteur de CD de ma voiture un album de la rockeuse italienne Gianna Nannini, et de m’émouvoir en écoutant la chanson Ragazzo dell’Europa.  Il y est question de Madrid, de Varsovie, de Cologne, et de ce passage qu’il faut trouver pour aller toujours ailleurs. Tu, ragazzo dell’Europa, tu non pianti mai bandiera, ce qui veut dire : jamais tu ne plantes de drapeau.



Née à Rome en 1951, Silvia Ricci Lempen vit en Suisse. Docteure en philosophie, elle se consacre aujourd'hui principalement à l'écriture, après avoir été journaliste et enseignante universitaire. Féministe engagée, l'œuvre littéraire de Silvia Ricci Lempen a été couronnée par plusieurs prix (Prix Michel Dentan 1992, Prix Schiller 1996). Elle écrit en français et en italien.

www.silviariccilempen.ch/



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