Hurra, verloren! 499 Jahre Marignano

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Sylvain Thévoz

A Marignan comme au Brésil

La Suisse est invincible

499 années après Marignan : hourra on va prendre notre revanche sur le monde. Les bières le coca cola sont au frais. C’est cool. Les chips sont sur la table, les crackers déposés sur un coin de table, le drapeau ajusté au balcon, bien accroché autour des bégonias. Vive la coupe du monde. L'appartement est nettoyé pour les copains, tout est propret, tout bien, les voisins sont avertis. Ce soir, les têtes vont tomber. Guillotine pour le perdant. Marque ou crève désormais. La Suisse est au pied du mur, tout le monde est descendu dans les ravins. Au pied du canapé, on se serre les coudes. Hallebardes descendues des galetas, les drapeaux au garde à vous sur les hampes. Hop Suisse !

Le sport, c’est la poursuite de la guerre par d’autres moyens. Même en petits morceaux, il faudra passer le piège. Les oiseaux volent haut dans le ciel. Les mercenaires de Milan, de Turin, d’Angleterre sont bien préparés. François premier a bien disposé sa défense. Il a repositionné l’attaque. L’artillerie française commandée par le sénéchal d’Armagnac est au top, ils ont revu leurs schémas au tableau noir. Les suisses sont invincibles, c’est leur réputation. Hop Suisse !

On va passer l'épaule, on mettra le pied devant, l'orteil dans le frigo, le gigot sur la broche, l'arcade sourcilière s'il le faut. Tant pis pour le vase du salon, la paix du couple. Les hommes se jettent à genoux pour prier le Seigneur suivant l'usage de leurs pères. Ils se mettent en marche, font encore des signes de croix au moment d’entrer sur le champ ; arrachent un peu d’herbe aux mottes du terrain. On retient son souffle. La tension est palpable. Le coupe-coupe du résultat est lié au chip-chip des sifflets de l'arbitre. Hop Suisse !

Il gagne c’est notre héros, il perd c’est un yougo

Maintenant, on dit on tout le temps, on dit on quand on achète les saucisses Shaqiri à la Coop, les barres de céréales Drmic à Denner; on dit on quand on boit le coca cola Behrami, on se gratte le slip en même temps que l'équipe forme le mur : mimétisme. On dit on, on sourit un peu, on va gagner : champion du monde c'est bien possible. Hop Suisse ! Deux fois Drmic s’est vu refuser la nationalité Suisse. Quand il gagne c’est notre héros, s’il perd c’est un yougo. Ottmar Hitzfeld hissé sur un char fleuri dans les rues de Berne, imagine le spectacle, le champagne coule sur les pavés. On a quand même battu l'Islande, Chypre et l'Albanie... même le Honduras y est passé. On est les favoris, des invincibles. Hop Suisse. Reprends un peu de bière, opium pour le peuple. On carbure à l'hélium, on a les poumons bien gonflés. Soyons euphoriques, de bons nationalistes. Le drapeau c'est si bon. Marignan 1515, Brésil 2015, c’est la même préparation : marque ou crève. On va laver le vieux sang avec de la sueur, la défaite des mercenaires avec la victoire des sportifs millionnaires. Adidas et Puma équipent maintenant les culs à la place du cuir.

Foot : cannibalisme guerrier

Il faut dévorer l'adversaire, l'avaler tout cru, mais pas le mordre c'est interdit ; être agressif, avoir faim de ballons, dévorer les espaces, bouffer le gazon comme disent les "spécialistes". Libre champ aux pulsions sadiques, aux métaphores guerrières. Le foot c'est la baston: il faut relever le défi physique. Vive le culturisme et les canons. Perdre c'est mourir, gagner c'est survivre jusqu'au prochain combat. La faim justifie les milieux de terrain. Ne soyons pas trop gentils, gagnons. Malheur aux vaincus. L’aile gauche de l’armée commandée par le duc d'Alençon fléchit face au gros de l'ennemi. Les suisses poussent comme des brutes. L’arbitre va siffler la mi-temps. Les Vénitiens, arrivent sur l’aile avec 3000 cavaliers à la tête des fantassins et de cavaliers légers, originaires de Grèce ou d'Albanie, voire de Croatie et de Bosnie. Ils défoncent les suisses. Et un et deux et trois zéros ! Les anglais, les portugais, les italiens sont déjà éliminés du terrain avant même d'avoir combattu. Leurs supporters ont droit à un second choix. Il faut imaginer Sisyphe jonglant avec un ballon, Guillaume Tell tirant un pénalty devant une foule d'ébahis, et Marignan comme un camp d’entraînement avant le mondial.

Fuck France

C'est parti pour les hymnes : sur nos monts quand le soleil annonce : demain on sera champion du monde. On se regarde le nombril on twitte on se régale, ce n'est pas tous les jours que l'on redouble le 1e août. On peut dire du mal des français les salauds nous ont battu à Marignan à plate-couture. On peut les haïr les mépriser ce sont les pires chauvins nationalistes. On peut dire : je supporte la Suisse et n'importe quelle équipe qui battra la France et se rapprocher du camp de ceux qui disent: je supporte toute équipe qui battra l'Algérie surtout si c'est l'Allemagne. On peut laisser libre cours à son racisme, fleurir son Œdipe, son complexe d'infériorité, sa mesquinerie. Le foot autorise et atomise tout. Il n'y a pas que le foot dans la vie, non, il y a le machisme helvétique aussi. Fuck France, ça permet de ressouder les liens.

Hop Suisse !

Marignan 1515, Brésil 2014 : même combat. On peut mordre une épaule, donner un coup de boule, se rouler par terre pour rien, peut prendre le ballon de la main, arracher le tibia de son adversaire, refaire le match mille fois entre le bureau et la chambre à coucher, tomber, tomber encore, faire semblant de tenir debout, traiter les autres de fils de P**** être d'une formidable mauvaise foi, crier sur la mamy qui passe devant l'écran, klaxonner comme des brutes rouler comme des mules, hoqueter seul dans son coin. Il faut hisser haut le drapeau, montrer son enthousiasme. Les mercenaires de Milan, de la Juventus de Turin feront bien leur boulot cette fois. Un jour bientôt, on sera champions du monde. Hop Suisse !

Héros ou zéro, ça ne tient à rien. Vae victis, malheur aux vaincus. A la guerre comme à la guerre. Demande à Maradona ce qu'il pense de Verdun, il te dira tout le bien qu’il pense de Suarez. Les mercenaires doivent tout donner, mourir sur le terrain s'il le faut. On peut rêver encore et montrer qu'au klaxon les suisses sont aussi adroits ; à la vénération du maillot on est au niveau des meilleurs. Pour l'instant, ne plus parler soleil amour poésie. Tant que roulera le ballon, on continuera d'exister. Quand il s'arrêtera il y aura peut-être le tour de France pour se consoler. Enfin, non, pas le tour de France, il y a trop de drogués, c'est un milieu qui n'est pas très sain. Plutôt un conflit en Syrie en Ukraine, la poursuite de la colonisation en Israël, c’est si bon d’y vendre nos armes made in Switzerland. Hop Suisse ! On est si bien chez soi.

Demain on sera champions du monde. La petite Suisse deviendra grande, énorme. Elle fera sauter la banque. La Suisse est invincible, à Marignan comme au Brésil. Si ce n'est pas le cas, on votera UDC, faut qu’on retrouve un jour notre grandeur nationale, et une vraie haine de nos voisins pour faire copain-copain avec l’Iran. On est encore un peu trop gentils.



Sylvain Thévoz est né à Toronto en 1974. Il a étudié à Montréal et Bruxelles, est anthropologue et vit à Genève. Il y travaille dans l’action communautaire. Son premier recueil de poésie, Virer large course court, a été publié aux éditions du Miel de l’Ours en février 2008. La revue des Belles Lettres (RBL) a publié en janvier 2009 six poèmes ainsi qu’à l’automne 2010 : Deleuze RIP. Il poursuit une collaboration intense avec le poète Patrice Duret dont sont issus  Courroies arrobase frontières (2009), Les sanglots du sanglier (2012), Poète sacré boulot (2013) et le court métrage Poésie pour les bêtes, réalisé au zoo de Servion par Jacques Zürcher (Studio Panoramix). Il publie en 2014 De mort vive aux éditions des sables. Le pamphlet Suisse, Phallus, Démocratie molle est publié à l’automne 2014 aux éditions Hélice Hélas.

www.viceversalitterature.ch/author/2940



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