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Anne-Sophie Subilia

Les osselets

Il faisait noir. Une de ces nuits alpines, bourrées d’étoiles aussi palpables que le bronze des canons. Il avait froid, il n’en pipait pas mot. Il songeait un peu à sa femme, noiraude, petite, boulotte et chaude, au lopin qu’il comptait se payer avec la solde promise. De temps à autre lui venait une pensée pour sa mère. Mutti… Alors, ayant tiré cette ficelle-là, toute sa jeune vie lui revenait dans les yeux d’un coup. Sous le casque. Les étoiles agrandies. Il tentait de dormir un peu, malgré les ronflements. Au réveil, il maudissait l’apparition d’engelures qui allaient le ralentir. Il découvrait au détour d’une paroi son reflet maigrichon, écrasé dans la peur. À demi-mot, avec les autres embusqués, il arrivait qu’ils jouent à ce qui serait fait de leurs os après les combats : une flèche, disait l’un. Une flûte, disait l’autre.
Il aurait donné cher pour avoir plutôt le courage d’être un mutin de Marignan.

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Il n’avait pas froid, jamais. Rompu au drill. Sa vie durant. Il rongeait donc cette nuit comme un tibia, avide d’atteindre l’aube rapidement. Prêt à piquer, tuer, rompre des vies. Au nom d’un droit. L’esprit cinglé. De ses lèvres débordaient des chants et quelques rots. Il palpait sa bourse, il se frottait les couilles. D’impatience. Il se dressait dru dans la noirceur. Il venait d’écarter les Alpes. Il continuerait de jeter sa faconde à la face de toute son infanterie : quand viendrait le pont, le prochain cul-de-sac et surtout, quand viendrait la masse de viande à abattre. De loin, ils formaient cette faction de titans. Gauche, droite, gauche, droite, la cadence des géants,
et lui : les poumons déjà en Italie.

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Il connaissait le sort des autres. Il agissait dès l’aube. Reniflant la bidasse. Il aiguisait ses yeux. Bandé, en transe. Les autres : il les saignait à blanc, les vidait. Des truites. Ensuite, il récurait dans l’ordre : couteaux, couperets, lames, broches. Au soir, il gravait des symboles dans le cuir, faisait des urnes avec les crânes.
Depuis peu, il connaissait son sort aussi. Pour cela il se rasa la tête à fond. Et cette tête, un matin, il la mit dans la bouche du tout premier canon.

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Il était glorieux, cuirassé, forcené.
Il avait froid, soif, envie de pisser.
Il avait les tripes dévastées.
Il était moribond.
Il était la nuit, la proie, le soleil.
Il était l’effroi. Il était la pierre.
Il avait l’œil d’un aigle, les forces décuplées.
Il était sueur, richesse et victoire.
Il était souffle et soulagement.
Il vomissait. Il baignait dans son sang.
Il était râle, il était rien.
Il criait. Il priait.
Il allait, n’allait pas revenir de là.

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Comment parler d’eux
maintenant

parler d’eux,
fantômes

maintenant
sous l’herbe

comment
poussière
parler,

crânes piqués

comment,
fièvre, jeu,
drapeaux

et dessous,
ces milliers d’osselets

 

3 juillet 2014



D’origine belgo-suisse, Anne-Sophie Subilia est née à Lausanne en 1982. Elle a suivi des études de lettres à l’Université de Genève. Titulaire d’un diplôme d’enseignante de français langue étrangère, elle a vécu quelques années à Montréal. En 2010, elle devient membre de La Traversée – Atelier québécois de géopoétique, où elle approfondit son goût pour le nomadisme et l’écriture du lieu. En Suisse, elle collabore à plusieurs projets d’écriture-performance collective au sein de l’AJAR, Association des jeunes auteurs romands, anime des ateliers d’écriture et travaille dans le milieu associatif-éducatif. Son premier roman, Jours d’agrumes, a été publié en 2013 aux éditions de l’Aire.



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