2016: «Nach Europa»

Eine Aktion von «Kunst+Politik»

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Antonio Rodriguez

Vues continentales depuis la Suisse, une Île-d’Europe

Ce n’est pas une question d’engagement, de « pour » ou de « contre », de « oui » ou de « non », de choix par monosyllabe, car nous sommes jetés dans l’Europe, dans ce décor superbe bâti pièce par pièce sur les cendres de la Seconde Guerre mondiale, et qui s’effondre à présent autour de nous. Ce n’est pas une question d’engagement, mais de brouhaha formidable pour appréhender les désillusions d’aujourd’hui, pour réaliser de la poésie au plus près, pour faire sonner et raisonner la langue, alors que les argumentations ne suffisent pas et se fissurent dans le rappel de valeurs élémentaires. Fracas, imagerie, rumeur qui monte, nous vivons de paisibles journées depuis des décennies, ironiques et critiques, mais cela sent la brûlure, l’humain carbonisé, les cheminées, les hauts-fourneaux…

Nous sommes jetés dans l’Europe, dans le rêve d’une civilisation haute, irréalisable, qui devrait résister aux tentations d’anéantissement, aux dérives autoritaires, combattre plus efficacement les injustices sociales d’une globalisation économique. Rêverie ? L’Europe, la pauvre Europe, porte tous les idéaux des sociétés éduquées, multilingues, créatives, et toujours déçues. C’est dans ce creuset que la poésie doit s’élaborer pour moi, avec son imagerie continentale, belle, aussi terrifiante que merveilleuse : délicatesse dans l’effondrement, démesure européenne vue depuis le quotidien intime. Des rythmes élémentaires suscitent du souffle, des formes signent l’époque, lorsque l’époque, justement, se dit à bout de souffle et informe. L’est-elle vraiment ? Ce n’est pas de l’engagement, rien qu’un chuchotement à partir de ce bruit.

« On ne fait pas l’Europe avec des doigts de sage-femme », me disait mon plombier, peu adepte de Socrate, de Platon et de la Grèce antique. Que faire de l’Union, de cette maçonnerie fragile avec tuyauteries fuyantes et bruyantes, qui recouvre si imparfaitement le rêve ? Qui pourrait la défendre poétiquement ? Nous sommes déjà « après l’Union », toujours « vers l’Europe ». L’Union n’aura été qu’une tentative parmi d’autres de dépasser les apories nationales, celles qui ont ensanglanté le siècle dernier, par une instance plus ou moins fédérale, plus ou moins consensuelle, couvrant ses idéaux de justice par des accords économiques, tantôt avec une haleine de SDN, tantôt avec l’ambition d’une tour de Babel contemporaine, toute de verre et d’acier, prise dans ses fondations par la mémoire des guerres et vers son sommet par les vacillements contradictoires de la mondialisation. Pouvons-nous vraiment être pour cette Union-là, qui n’est qu’une étape, forcément inaboutie ? Et peut-on aspirer à autre chose qu’à une Europe réussie, s’étendant comme modèle vers le monde ? L’Europe est autant une affaire poétique et symbolique que politique et économique ; une manière étendue de s’accorder et de se déchirer entre hommes.

Poésie continentale pour moi ; bien loin d’une défense et illustration de l’Union ; bien loin aussi d’une poésie centrée uniquement sur le langage ou, par nostalgie, sur des utopies ou des épopées dépassées. Préparons le terrain, l’Europe interpelle poétiquement, avec des séries d’images d’une force rare, et du rythme à trouver dans une chute immense, lente, sans cesse reprise, ressentie intégralement par le corps : nous sommes jetés et nous tenons, regardez, nous assistons à une fission généralisée, à des éclatements qui produisent encore plus d’éclats, provoquant, malgré l’énergie, le sentiment de ne plus être reliés à rien, comme s’il n’y avait plus de noyau, comme si rien ne faisait tenir ensemble la matière humaine. Et pourtant nous tenons. Voilà une affaire poétique. À distance des traités économiques, des mille et une vicissitudes de l’édifice politique, nous nous occupons des symboles, des douze étoiles sur fond bleuté, de l’édifice poétique qui va par-delà l’Union. Car, après tout, les constellations appartiennent aux poètes et à ce qu’ils peuvent en dire.

Des gouttes sur le front, nous inspectons cette tuyauterie depuis la Suisse, centre et écart, petite Europe historique qui fonctionne, ayant réussi à concilier protestants et catholiques, villes et campagnes, plusieurs langues, au milieu des terres, donnant source à deux grands fleuves, l’embrassant de ses flux, comme deux artères du continent qui s’est mis à rêver romantiquement d’Europe à partir de la Suisse. La verdoyante, la rocheuse, la citadine, l’agricole, la brutale, la raffinée Confédération, ce conglomérat de minorités, ressemble à une île sur le continent, une île issue du continent par nécessité ; non séparée, mais innervée de manière souterraine et essentielle. Elle est comme une Île-d’Europe, à l’instar de l’Île-de-France pour la France, entourée de terres, mais dans la discrétion : un cœur identitaire, un petit poumon économique et une minuscule pompe politique vivace. C’est pourquoi elle se fait lieu fabuleux pour y célébrer poétiquement la gigantesque circularité d’une constellation dorée.



Né en 1973, Antonio Rodriguez est poète, professeur de littérature à l’Université de Lausanne, président du Printemps de la poésie en Suisse. Il mène actuellement une trilogie poétique sur l’Europe : Big bang Europa (Tarabuste, 2015), Après l’Union (à paraître en 2017).



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